Marie Claire Magazine -Février 2001-

de l´esquisse à l´exquise

Parce que chaque interview la ramène à son histoire plus qu´à elle-même, Charlotte Gainsbourg s´enferme dans le secret. Elle s´est fait violence pour défendre "Félix et Lola", le film de Patrice Leconte, où elle déchire l´écran.

Catherine Castro: Bien qu´on vous ait vue grandir à l´écran, on sait peu de choses de l´adulte que vous êtes aujourd´hui devenue. Vous vous reconnaissez dans cette image de femme secrète?
Charlotte Gainsbourg: Je l´étais beaucoup plus avant! Le secret me convient parfois, mais cela a quand même beaucoup d´inconvénients. J´aimerais être autrement, plus sociable. Je me sens plus simple que l´image de chat sauvage que je dégage.
C.C: Votre mère affirme que vous avez les médias en horreur. Vous en avez souffert?
C.G: Indirectement. Mais j´ai vu ma mère en souffrir, notamment au moment de sa séparation avec mon père. J´ai été personnellement plus exposée, quand j´ai joué "L´Effrontée" et "La petite voleuse". Ce n´était pas très agréable, car je ne suis pas faite pour ça. Je me foutais complètement de faire la couverture d´un magazine.
C.C: Vous aviez quartoze ans. A bientôt trente ans, la promo vous pèse-t-elle toujours autant?
C.G: Oui, j´ai plus de facilité à me taire ou à jouer. Je sais bien que c´est délicat de dire ça en pleine interview, mais vraiment, c´est difficile. Je n´aime pas parler de moi. (Charlotte fait une pause, allume une cigarette. Elle réfléchit.) Je ne me sens pas très nette là-dessus. J´ai l´angoisse de ce qui va être écrit, j´ai peur de l´interprétation qui en sera faite. Et en même temps, j´ai un film à défendre. Cela, j´ai envie de le faire.
C.C: C´est dangereux de vous interviewer. Votre mère nous a raconté comment vous aviez fait un procés à "Voici" parce que le magazine avait écrit "Maman" au lieu de "ma mère"? Votre attachement aux mots va très loin...
C.G: (Sourire) Je me souviens de cette interview. Ils avaient tout interprété. Cela n´avait plus rien à voir avec ce que j´avais dit. Mais l´exactitude a un vrai sens pour moi. Ce que je n´aime pas, c´est que mes mots soient dénaturés. Ça me gêne de ne pas pouvoir contrôler. Je ne veux pas paraître prétentieuse... Je me sens complexée. Il y a des gens qui jouent avec les mots, qui ont ce talent, cette intelligence. Moi, je ne l´ai pas.
C.C: Contrairement à votre père...
C.G: Il était tellement fort, il avait une manière si brillante de jouer avec les mots! Je ne me sens pas à la hauteur de son talent, ce n´est pas mon truc.
C.C: Vous semblez très modeste.
C.G: (Charlotte relève la tête, une lueur de certitude éclaire ses yeux châtaigne.) J´ai une grande exigence. Cela peut paraître prétentieux et, au fond, cela révèle quelque chose de pas modeste du tout. Je me censure beaucoup, je manque de liberté. J´ai dû rater le cap ado-en-révolte-contre
-ses-parents. C´est bête, parce que je pense que ce genre de crise aide à se construire.

C.C: Ce manque de liberté vous pose des problèmes dans votre métier?
C.G: Ce contre quoi je lutte en permanence, c´est la peur du ridicule. Quand je joue une scène sur un tournage, je redoute encore le regard des gens sur le plateau. Pourtant, c´est seulement en allant trop loin qu´on peut revenir en arrière, se dépasser.
C.G: Vous mettez la barre très haut. Cette quête du "toujours mieux" ne devient-elle pas un défaut?
C.G: Oui, c´est un défaut de ne pas avoir plus de fantaisie. Prudente, timide, appliquée... tous ces adjectifs qu´on m´attribue me gonflent, mais je réalise que c´est plutôt vrai. J´aimerais m´en foutre un peu plus, prendre les choses avec plus de légèreté. Parfois, j´y arrive.
C.C: Vous manquez d´humour?
C.G: Pas tout le temps, heureusement. le manque d´humour est ce qui me frappe en premier quand je lis un livre ou que je vois un film. Rien de pire que quelqu´un qui se prend au serieux. (Charlotte baisse la tête, et sourit, perdue dans ses pensées.) Je pense à mon fils. Il y a pas très longtemps, je me suis engueulée avec lui. Ensuite, je me suis excusée: "Je suis désolée, Ben, je n´ai pas d´humour en ce moment." Maintenant, c´est devenu un jeu pour lui, c´est sa phrase: "T´as pas d´humour."
C.C: Vous êtes la fille d´un couple mythique, mais vous êtes aussi une enfant du divorce, qui a dû vivre dans une famille recomposée. C´est compliqué de se construire avec un tel héritage?
C.G: Je suis très curieuse d´avoir un deuxième enfant avec le même homme, j´en ai vraiment envie. Notez au passage que, contrairement à ce que prétend "Voici", je ne suis pas enceinte. Quant au couple mythique, oui, c´est intimidant d´hériter d´un tel modèle. Sauf que je ne vis pas les yeux rivés sur la vie de mes parents, et, j´arrive à vivre ma vie à moi de manière spontanée.
C.C: Dans le dossier de presse de "Félix et Lola", vous évoquez les journaux intimes que vous écriviez à l´adolescence. Vous continuez à écrire?
C.G: Oui, mais plutôt quand ça va mal. Je note aussi les mots drôles de mon fils. Parfois je relis ce que j´ai écrit. (Charlotte cherche ses mots.) Ça fait réfléchir, c´est une trace. Cette idée de journal vient de ma mère, qui écrivait le sien. Elle m´en a offert un quand j´avais onze ans. Je l´ai parcouru une fois, j´ai trouvé ça monstrueux de bêtise, mais c´est touchant. A seize, dix-sept ans, c´est devenu lourdingue: j´écrivais de manière systématique, pour ne rien dire. Je me suis calmée.
C.C: Vous les avez gardés, ces journaux?
C.G: J´en ai une malle pleine, ils sont tout moisis. Je suis contente, ils se dégradent tout seuls, comme ça, je n´ai pas à les jeter. Je suis très attachée aux objets.
C.C: Vous dites de votre mère qu´elle était "d´une beauté absolue". C´est difficile de s´aimer soi-même avec un tel modèle, de construire sa féminité?
C.G: Sûrement. Physiquement, je ne m´aime pas. J´ai longtemps été très complexée, j´ai eu beaucoup de mal à m´accepter. Je me sentais le vilain petit canard de la famille.
C.C: Vous semblez mieux vous accepter maintenant.
C.G: Oui, je suis plus sereine avec ça. Je suis un tout petit peu plus... beaucoup plus épanouie! Je suis heureuse.
C.C: L´amour, votre bébé...
C.G: Ils y sont pour beaucoup.
C.C: Tout le monde garde l´image de votre père brûlant un billet de banque à la télé. Avez-vous, comme beaucoup d´ados, déjà eu honte de vos parents?
C.G: Je n´ai jamais jugé mes parents. Mon père n´était pas ce qu´il montrait, ses provocations étaient un jeu.
C.C: On vous connaît peu d´amis.
C.G: C´est vrai, et je le regrette. J´ai honte de le dire, mais je ne suis pas très douée pour ça. L´amitié est un plaisir exclusif, que j´ai du mal à partager avec plusieurs personnes. Je suis très attachée à ma famille: avec eux, c´est beaucoup plus simple, je suis plus à l´aise.
C.C: Vous êtes plus la fille de votre père que de votre mère...
C.G: Non, je ne suis pas d´accord. On me parle beaucoup de mon père parce qu´il n´est plus là. Ma mère est aussi importante que lui.
C.C: Quel type de rapports entretenez vous avec elle?
C.G: Elle me soutient beaucoup, mais nous avons des rapports particuliers. Nous nous appelons très souvent, et en même temps, je me sens très secrète vis-à-vis d´elle. Nous avons des élans l´une vers l´autre et de la distance en même temps. Ça me pose un problème, parce que c´est moi qui ai instauré ce type de relation.
C.C: Vous avez racheté la maison de votre père, rue de Verneuil (Paris 7ème), avec l´idée d´en faire un musée. Où en êtes vous?
C.G: C´est très compliqué. Le peu de démarches que j´ai faites n´a pas abouti. Et personne ne s´est proposé de m´aider... Maintenant, il faut que les choses avançent. Pour ma survie à moi, je ne peux pas rester avec cette maison inhabitée.
 

Extrait du dossier de Marie Claire Magazine -Février 2001-